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La prison de Makala n'a
acquis l'épithète de "centre de rééducation" que de nom !

LES femmes perverties par les services sexuels, des hommes squelettiques au
visage d'ascète qui quémandent piteusement une miche de pain, des
redoutables brigands d'alors, devenus inaptes, car diminués par le poids de
la famine et de maladies infectieuses, des cadavres nauséabonds... c'est en
bref le menu quotidien qu'offre la prison centrale de Makala, située en
plein coeur de Kinshasa en RDC.
C'est un agglomérat de bâtisses qui n'attendent qu'une brise pour s'écrouler
et anéantir des prisonniers moribonds. En avant-plan, le pavillon
d'administration qui a perdu un bon nombre de ses tôles et dont la toiture
inonde les bureaux à la moindre pluie. Puis on traverse la cour au fond de
laquelle est érigée une cuisine de fortune où s'affairent détenus, agents
pénitentiaires et gendarmes, subtilisant effrontément des miettes de dons
pour échapper à la disette.
Devant le visiteur, deux couloirs se présentent. S'il emprunte uniquement le
premier, il gardera une bonne impression de Makala. Car, au bout, il y a le
pavillon VIII, la "capitale" des détenus qui avaient occupé jadis de hautes
fonctions dans les structures de l'Etat. Du reste, la plupart d'entre eux
ont été condamnés pour détournement des derniers publics. Presque tous ont
bonne mine, belle prestance, le moral haut. Ceci ne peut nullement étonner
dans la mesure où ils passent librement le plus clair de leur temps à
l'extérieur de la prison.
Mais cette apparence de suffisance masque maladroitement les réalités de
Makala. Car, en parcourant le deuxième corridor, considéré comme l'allée
funéraire, une odeur de viande boucanée pourrie vous accueille ; on découvre
alors des horreurs.
D'abord, le fameux pavillon X, réservé aux malades, où gisent des êtres
humains transformés en loques vivantes. Allongés comme des bois morts sur
des nattes usées par des urines mélangées aux excréments diarrhéiques
sanguinolents, ils attendent une mort lente, mais sûre et atroce. Personne
ne sait exactement de quoi ils souffrent. Visite des médecins interdite.
Donc, personne n'a vraiment intérêt à les toucher, sauf naturellement les
religieuses catholiques munies des longs gants oeuvrant charitablement au
pénitencier. Ces malades du pavillon X, ou plutôt des cadavres en sursis,
interrogent leurs rares visiteurs sur la valeur de la vie à Makala. Chaque
semaine, nous confie le guide, cinq à dix corps attendent d'être transférés
aux ateliers logés dans les dépendances, et qui font souvent office de
morgue.
Le pavillon V, un autre univers où croupit une promiscuité humaine. Des
crachats traînent çà et là, cultivant microbes, bacilles et autres virus.
Chaque main, plus de cinquante personnes attendent de se soulager devant un
trou sans évacuation qui servait d'installation hygiénique. Il fait
horriblement chaud dans cette geôle bétonnée, car des femmes, des jeunes
filles et des hommes dont la plupart étaient des voleurs à main armée sont
ensemble, tous à moitié nus. Au centre du petit cercle, le "gouverneur",
c'est-à-dire le fût débordant d'excréments. Les matières fécales s'entassent
jusqu'à ce que de nouveaux venus les eussent enlevées.
Cruelle alternative
Notre guide, âgé de 35 ans, ancien prisonnier pour délit de viol témoigne :
"Au début, je considérais que tout cela tenait d'une abomination. Mais au
fur et à mesure que le temps passait, rien ne me parut plus insolite. Le "gouverneur-fût",
les assassins et autres malfaiteurs, les prostituées et les dames
incarcérées constituèrent mon univers normal, jusqu'au moment où les soldats
commis à la garde consentirent à me sortir de cet enfer. Alors, je pus
réaliser combien leur propre vie était démoniaque. Chaque soir, ils
s'amourachaient avec les femmes du pavillon, mariées ou célibataires".
Ce n'était pas, à proprement parler, un viol en règle. Mais les femmes
étaient placées devant une cruelle alternative : rejeter l'offre des
soldats, avec le risque de passer la nuit en compagnie de brigands
sexuellement insatiables ; ou accepter de sortir de la geôle infecte, avec
l'avantage d'humeur l'air frais et de prendre une bonne douche.
Une journée à la prison centrale de Makala a plus de chance de débuter au
"purgatoire" du IX (pavillon des femmes), communément appelé "salle
d'urgence", si le nouveau venu n'est pas assez "vacciné" pour résister à
l'infernale tentation du charme des femmes détenues. Après avoir été
initiées à la débauche pendant la garde à vue, ce sont de véritables
diables, impudiques et proxénètes, qui sont logées au IX. Ce qui justifie
des accouplements en chaîne dès la tombée de la nuit, dans la cour qui
jouxte ce pavillon, lui-même quelque fois transformé en maison de tolérance.
Mais il est vrai qu'une autre motivation, la famine qui sévit au
pénitencier, est venue se rajouter à la nymphomanie et à la libido déjà très
excitées à cause des abus sexuels pendant la garde à vue. Ceci explique que
la même femme puisse satisfaire une dizaine d'hommes au cours d'une soirée,
pour quelques cacahuètes.
Car les agents commis à la surveillance représentent un maillon très
important dans la chaîne d'introduction de la nourriture apportée par les
familles des détenus. Ils y consomment en série à tel point que le
prisonnier ne trouve plus sa part. A cela s'ajoutent les frais de "douane".
Ils s'élèvent à 600 FC avant de traverser la grille principale de cette
officine pénitentiaire.
Toxicomanie et sodomie
Si la journée d'un adulte peut commencer au IX, celle d'un mineur se termine
souvent par une scène de sodomie. Encore un fléau qui ravage la prison de
Makala et dont les conséquences néfastes sont autant nombreuses que celles
des contacts hétérosexuels. Les sodomites sont pour la plupart des détenus
condamnés à de lourdes peines d'emprisonnement ou souvent à perpétuité. Ce
sont des assassins, des voleurs à main armée et des caïds de la pègre
Kinoise qui entretiennent cette pratique. Après avoir passé la moitié de
leurs peines dans le plus grand isolement, sans contact avec le sexe faible,
ils ont dû adopter ce palliatif. Leurs victimes font payer le service en
échange d'une boule de "fufu" et de quelques arêtes de poisson. Eux en ont à
revendre, car ils se livrent à toutes sortes de trafic dont le plus lucratif
est celui du chanvre.
Cette activité alimente donc la toxicomanie au pénitencier. La
quasi-totalité de la population carcérale étant constituée de voyous, on
peut aisément deviner les dimensions de ce sinistre. C'est alors que Makala
apparaît comme un monde à l'espoir constamment en évasion.
Une journée à Makala est aussi une rencontre avec les injustices de la
justice. Les plus flagrantes sont les dossiers en suspens. "Les trois quarts
des détenus sont des prévenus non condamnés et presque tous ont consommé le
délai de validité de la détention du Ministère Public. Celle-ci, dont la
durée légale est fixée à cinq jours, est souvent allongée à six, douze ou
même vingt-quatre mois sans que personne n'y trouve à redire", nous a confié
un gardien du pénitencier. Dans ce cas, les victimes sont en détention
arbitraire, le Ministère Public ne disposant plus de mandat requis pour les
loger au pénitencier. |
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